Monastère de Sant Pere de Rodes en Catalogne : une visite hors du temps

Je suis arrivé à Sant Pere de Rodes avec une sensation qu’ici le relief décide de tout. La route grimpe, tourne, s’accroche. Et quand le monastère apparaît, posé sur la Serra de Rodes, on comprend pourquoi on l’a bâti là. Le site domine la baie du Port de la Selva, et derrière, le Cap de Creus se découpe comme une arête de pierre. On est dans un lieu qui a dû tenir, durer, protéger, accueillir.

Si vous aimez les endroits où l’on marche autant qu’on observe, vous allez vous régaler. Parce qu’à Sant Pere de Rodes, la visite ne se limite pas au monument. Le monastère forme un trio avec le Castell de Verdera, plus haut sur la crête, et Santa Creu de Rodes, un village en ruine autour d’une église. Trois arrêts, trois ambiances, un même paysage. Et une vraie leçon de géographie médiévale.

Comment je conseille d’aborder le site ?

Prévoyez du temps pour la visite. Pas pour « tout faire vite », mais pour marcher sans regarder l’heure. Le monastère se visite assez facilement, mais vous aurez envie de rester devant l’église, de refaire un tour, de ressortir sur une terrasse, de chercher l’angle où l’on voit la mer entre deux arcs.

Côté marche, la montée vers le Castell de Verdera se fait bien pour les bons marcheurs, mais ça grimpe. Rien de technique, mais on sent la pente à 20%, surtout si le soleil tape. Prenez de l’eau, et de bonnes chaussures. Et si vous hésitez entre matin et fin d’après-midi : j’ai une préférence pour le début de journée. La lumière est plus douce, et il y a moins de monde.

Histoire du monastère : ce que racontent les dates

J’avais sous les yeux une frise de dates sur le dépliant donné à l’accueil avec les billets d’entrée, et ça m’a aidé à lire le monastère autrement. On n’est pas face à un bâtiment inchangé. On est face à un organisme qui a grandi, gagné, perdu, s’est relèvé.

Les premières traces documentaires évoquent une petite cellule monastique à la fin du IXe siècle. Les origines sont toutefois assez floues, et la documentation officielle insiste sur ce point : les débuts se mêlent aux récits et aux zones d’ombre. On parle même de vestiges d’un grand bâtiment antique, daté du VIe siècle, dont la fonction n’est pas certaine.

Ensuite, le lieu prend de l’ampleur. Dans les dates, je retiens quelques jalons très parlants :

  • 878 : un décret royal franc cite une cellule monastique dédiée à saint Pierre.
  • 926 : un noble, Tassi, et son épouse font un don majeur de terres.
  • 947 : obtention d’un statut indépendant ; Hildesind, fils de Tassi, devient le premier abbé.
  • 974 : un comte donne au monastère le château de Verdera et l’église de Santa Creu.

Puis vient un moment clé de l’histoire du monastère : 1022. Sur la frise, il est écrit que l’église est consacrée avant la fin du chantier. Et un article d’histoire (Institut d’Estudis Catalans) rappelle qu’en octobre 1022, des évêques se réunissent à Sant Pere de Rodes et consacrent une « nouvelle église », ce qui nourrit encore les débats sur les phases exactes de construction.

monastère Sant Pere de Rodes

Le Moyen Âge continue, avec une montée en puissance du site, sa place dans les réseaux de pèlerinage, puis des secousses. Sur la frise, 1285 marque la destruction du château de Verdera par l’armée française, puis sa reprise. Plus tard, 1370 signale le premier document parlant du jubilé (Année Sainte) célébré ici, et 1409 note la visite du pape Benoît XIII pendant ces fêtes.

Le temps qui passe est moins romantique : attaques, pillages, départ. La frise rappelle qu’en 1708, les troupes françaises emportent la Bible de Sant Pere de Rodes et d’autres objets. Et en 1798, la communauté abandonne le vieux monastère. Derrière ce mot « abandon », il y a la ruine, la spoliation, et des décennies où le lieu se défait pierre par pierre.

Au XIXe siècle, la communauté disparaît (1835) dans le contexte des lois de désamortissement. Puis vient la restauration du XXe siècle : classement comme monument historique national (1930), transfert à la Generalitat de Catalunya (1988), campagnes de recherche et de restauration à partir de la fin des années 1980. Ce qui m’a marqué, c’est cette idée que si vous pouvez le visiter aujourd’hui, c’est parce qu’il a été repris en main, étudié, consolidé. Sans ça, il resterait une carcasse.

Le monastère : ce que je n’ai pas lâché des yeux

Avant même de lire les panneaux, j’ai levé la tête. Et je ne l’ai presque plus baissée. Le monastère attire le regard, par ses volumes, par sa pierre, par cette façon qu’il a d’occuper le vide autour de lui. J’ai pris le temps de le parcourir lentement, sans me presser, pour comprendre ce qui le rend si fort.

L’église, le cœur du lieu

L’église est la pièce maîtresse. Du roman catalan avec une architecture très reconnaissable, et le site officiel insiste sur son originalité, sa hauteur, et son système de piliers et de doubles colonnes.

Sur place, je comprends tout de suite ce que signifie « hauteur » dans un édifice roman. La nef centrale monte, et le regard suit les colonnes comme s’il cherchait un point d’équilibre. La voûte en berceau de la nef centrale atteint environ 16 mètres et repose sur ce jeu de piliers et de doubles colonnes. Ça donne une sensation d’élan, presque inattendue dans un roman.

Je me suis attardée sur les chapiteaux. Ils sont partout : c’est une narration sculptée. Le panneau évoque un style corinthien et des motifs d’entrelacs sur les grands arcs. On sent aussi une envie d’évoquer Rome, comme si le monastère revendiquait une filiation, un langage.

Un détail vaut le détour : le chevet. Le panneau explique qu’il combine un déambulatoire à deux niveaux et une crypte souterraine. Cette complexité répond au pèlerinage. Sous l’autel, il y avait le sépulcre, lieu des reliques, dont la tête et le bras droit de saint Pierre sont cités sur le panneau. Tout est pensé pour canaliser la marche des fidèles autour de la zone la plus sacrée, sans bloquer l’espace.

Les autres espaces à visiter

Le cloître inférieur (orné de peintures murales) et le cloître supérieur (reconstruit par l’UNESCO), la tour de l’horloge, la tour de défense, le locutoire où étaient perçus les impôts… Prenez le temps d’explorer toutes les salles et, une fois votre visite terminée, admirez la vue imprenable sur le Cap de Creus depuis le belvédère qui se trouve près du restaurant. C’est vraiment magnifique.

cloître du monastère Sant Pere de Rodes

Ce que le bâtiment montre sans que vous lisiez un seul panneau

En visitant le monastère, je repensais à une phrase lue sur un autre panneau : le site aide à comprendre la société médiévale, avec ses « trois ordres » : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent. Sur place, cette idée prend une forme concrète : le monastère comme centre spirituel et économique, le château comme poste de contrôle, le village comme interface habitée, avec ses métiers, ses marchés, son église et ses services. C’est une vraie organisation du territoire.

vue sur la côte depuis le belvédère du monastère Sant Pere de Rodes
La vue depuis le belvédère près du restaurant

Monter au Castell de Verdera : la crête et la vue

Après le monastère, je suis montée vers le Castell de Verdera, aussi appelé Sant Salvador de Verdera. Le château est perché au point le plus élevé de la Serra de Rodes, autour de 670 m, et sa position lui donnait une valeur stratégique et militaire, surtout au Moyen Âge. Il est construit entre le IXe siècle et le début du Xe, puis perd sa fonction militaire entre les XIVe et XVe siècles avec l’évolution des techniques de combat et l’arrivée de l’artillerie. Au XVIe siècle, il sert de guet face à la piraterie.

Ce que vous voyez depuis le Castell de Verdera : le monastère de Sant Pere de Rodes en contrebas, la baie, la plaine de l’Alt Empordà, et une large bande de mer.

La montée est courte (comptez 20 à 30 minutes de marche), mais ça grimpe sérieusement (21% de pente exactement). En bas, le monastère vous semble déjà haut. En haut, il devient un repère parmi d’autres, un élément dans un relief plus vaste. Et c’est là que j’ai eu mon moment préféré : le vent, la mer au loin, et ce silence un peu brut qu’on trouve sur les crêtes.

Sur les vestiges, l’église romane de Sant Salvador et un rempart imposant bâti à la fin du XIIIe siècle par le comte Ponç IV d’Empúries. Même en ruine, on sent l’idée : tenir la ligne, contrôler le passage.

Santa Creu de Rodes : église et village du Moyen Âge

Redescendre vers Santa Creu de Rodes, c’est changer de décor. On quitte la monumentalité du monastère. On arrive dans un lieu plus fragile, plus simple, mais très parlant.

Le village en ruine et l’église sont sur un palier à 540 m d’altitude. L’église aurait été construite au Xe siècle en réutilisant une ancienne tour de guet transformée en clocher. Puis, à partir du XIIe siècle, des maisons et des portails d’entrée apparaissent, construits sur le cimetière autour de l’église. Et ces portails ont un sens : tous les chemins qui montaient au monastère passaient par là.

J’ai aimé cette logique. Ce n’est pas un « village perdu ». C’est un lieu de passage, un sas. Un endroit où l’on mange, où l’on répare, où l’on vend, où l’on dort, avant d’aller au monastère.

Santa Creu de Rodes

Un autre panneau précise la forme urbaine : une ville close, où l’arrière des façades sert de muraille, avec un accès par des portails fortifiés. Le centre est la place de l’église, avec plusieurs rues qui y débouchent. On parle ici de maisons en pierre de 70 à 100 m², avec rez-de-chaussée et étage, couvertes de tuiles, avec parfois une cour, un potager ou une basse-cour. Et le texte cite différents métiers : aubergistes, tailleurs, boulangers, forgerons, taverniers, notaires.

C’est concret. Ça remet des corps dans le paysage. Le village vit son apogée aux XIIIe et XIVe siècles, avant un déclin au XVe, puis un abandon progressif. L’église perd son statut de paroisse au XVIe siècle et devient l’ermitage de Santa Helena, avec un culte maintenu jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Dernier point qui m’a fait sourire (au sens « ah oui, quand même ») : les fouilles archéologiques de Santa Creu. Une publication de la Tribuna d’Arqueologia rappelle que des campagnes systématiques ont commencé en 2006, après une longue période où le village est resté dans l’ombre du monastère.

Conseils de visite

  • Si vous venez pour la marche et les vues : faites Santa Creu de Rodes → monastère → Castell de Verdera. Vous gardez le meilleur panorama pour la fin. Vous pouvez vous garer au pied de l’escalier menant à Santa Creu de Rodes et tout faire à pied depuis ce parking.
  • Si vous venez surtout pour le monastère de Sant Pere de Rodes : commencez par l’église du monastère dès l’ouverture. Après, prenez le temps dans les espaces annexes, puis sortez marcher. Dans ce cas, garez-vous au premier parking bordant la route.
  • Pour les photographies : la mer est un miroir. Selon l’heure, vous aurez soit une lumière douce, soit un contraste dur. Le matin m’a donné un rendu plus lisible sur la pierre. Vous avez une belle vue sur El Port de la Selva depuis Sante Creu de Rodes.
  • Prenez de l’eau. En été, le vent peut tromper. On ne sent pas la chaleur, mais elle est là.
conseils pour visiter le monastère Sant Pere de Rodes

Ce que je garde en tête en repartant

Je suis repartie avec une impression assez nette : Sant Pere de Rodes ne se résume pas à un monument qu’on coche sur une liste. Il faut le visiter pour le comprendre.

Le monastère parle de foi et d’ambition architecturale. Verdera rappelle qu’ici, on surveillait, on protégeait, on tenait une position. Et Santa Creu ramène à quelque chose de plus humain : des maisons, des métiers, des gens qui vivaient du passage et des pèlerins.

Et quand vous assemblez les trois (momastère, château et village), le paysage est un texte. Pas besoin d’en faire trop. Il suffit de marcher, de regarder, et de laisser le relief parler.